Vous êtes ici:

Charte Nature & Progrès

Signataires de la Charte

Echangeons sur notre agriculture !

Des terres pour le bio

Principes fondamentaux de l'Agriculture Bio

L'agroécologie, le paradis perdu de la bio ?

Vidéo : Agriculteur bio

Rechercher:

Général:

Page d'accueil

Nos thèmes

Nos évènements

Nos services

Rejoignez-nous ...

Nos actions

Divers

L'agroécologie, un mouvement social
ou "Pourquoi l’agroécologie n’est pas née dans la tête d’un ministre"
(par Guillaume Lohest)

Côté pile
: l’agroécologie, il y a tellement de gens qui en parlent qu’on ne sait plus dire ce que c’est. Alors on résume les choses, on simplifie et, forcément, on réduit l’idée. Cela devient la vague synthèse entre agriculture et écologie, ou un ensemble flou de techniques culturales.
Côté face : l’agroécologie, ce sont des tas de gens de toutes sortes - des paysans surtout - qui ont un point commun, ils sont engagés et se reconnaissent dans un véritable mouvement social qui s’oppose à l’agrobusiness, aux lois et aux effets du marché alimentaire mondial sur leur métier, sur leur travail, sur leur santé… sur la vie. Et ensemble, ils essaient autre chose.

"Jour après jour, les paysans font soupirer les économistes, transpirer les politiciens et maudire les stratèges, en déroutant leurs plans et leurs projections dans le monde entier."
(Teodor Shanin, 1972)

Le 18 décembre 2012, le ministre français de l’agriculture Stéphane Le Foll présente son "grand plan agroécologique pour la France". Cette présentation a eu bien peu d’échos dans les médias. "Concilier performance économique et écologique", "réduction des intrants", "protection des sols"… Tout un vocabulaire plutôt sympathique, évidemment, aux promoteurs de l’agriculture biologique, même si les vagues mesures proposées ressemblent plutôt à des solutions intermédiaires. On ne peut que se réjouir de cette percée d’intentions écologiques - suivies peut-être de mesures réellement efficaces, ce qui reste à voir - dans les hautes sphères d’une des agricultures les plus importantes de l’Union Européenne. Mais il faut le dire avec force et conviction : cela n’a pas grand-chose à voir avec l’agroécologie telle qu’elle est vécue et décrite par les mouvements paysans ou citoyens – voir l'encadré Lettre ouverte à M. Stéphane Le Foll. L’utilisation du mot par le ministre français semble indiquer que l’agroécologie est un ensemble de techniques agricoles à favoriser. Or c’est bien plus que cela ! L’agroécologie est toujours, en même temps qu’une science – sociale - et qu’une palette variable de pratiques culturales respectant les agroécosystèmes, un mouvement et un projet qui assume des dimensions politiques, culturelles et sociales. C’est ainsi qu’elle s’est construite, dans les années quatre-vingt, autour des publications de chercheurs - Altieri, Gliessman, Francis, Vandermeer… - dont la plupart étaient en même temps engagés sur le terrain en Amérique latine.

Agroécologie vs agriculture mondialisée

C’est logiquement sur ce continent que l’agroécologie est la plus implantée comme véritable mouvement social. La Via Campesina, qui regroupe plus de cent cinquante organisations locales ou nationales, représente environ deux cents millions de paysans dans le monde entier. Ce mouvement est emblématique de l’agroécologie comme approche à la fois technique, sociale, culturelle et politique qui s’enracine dans des dynamiques locales. Car les solutions techniques et l’organisation sociale ne sont pas les mêmes partout ! Ce qui est commun, par contre, c’est une démarche collective de résistance aux effets de la révolution verte et des plans d’ajustement structurel des années quatre-vingt. Ce qu’on a pu appeler le "développement" des pays du "Tiers-Monde" s’est apparenté à une désappropriation de leurs modes traditionnels de culture au profit de méthodes calquées sur les grandes recettes modernes : monocultures pour l’exportation, intrants, semences "améliorées" et/ou hybrides, pesticides. L’ouverture des marchés alimentaires, par ailleurs, a mis en concurrence des agricultures tout à fait disproportionnées. Cette description à gros traits n’a certes rien de bien nouveau. Elle permet toutefois de comprendre au sein de quel modèle culturel se construit l’agroécologie en tant que contre-proposition.
"Le fait est que nous sommes immergés dans la mondialisation. Le problème est que nous ne nous rendons pas compte de comment cela nous affecte. Nous ne comprenons pas ses effets. Nous devons divulguer cette information dans les groupes et dans les communautés paysannes. Nous devons intégrer les thèmes de la mondialisation, réfléchir en vue de comprendre, et pouvoir dire « oui, c’est cela que nous sommes en train d’affronter ». Nous croyons probablement que cela a lieu dans d’autres pays, au loin, où il y a des gens riches. Mais c’est un mensonge. La mondialisation fait le plus de ravages parmi les populations rurales. Nous n’avons plus de temps à perdre, nous devons comprendre en quoi la mondialisation nous affecte (14)." (Alicia Sarmientos, Mexique)
L’agroécologie se diffuse forcément par un mouvement bottom-up - en langage managérial, de la base vers le sommet, l’inverse du top-down, de haut en bas. On ne saurait imaginer, par exemple, de définition ou de règlementation globale de l’agroécologie. Cela signifie que les pratiques se co-construisent à partir des contraintes locales, à partir des nécessités et des savoirs autonomes des paysans. Les échanges d’égal à égal - et non des programmes d’experts - entre paysans, chercheurs, ONG permettent la diffusion d’expériences et d’une conscience collective.
"Quand on voyage et qu’on regarde le contexte local d’autres communautés, d’autres producteurs, d’autres paysans, on commence à réfléchir et à donner de la valeur aux choses que l’on a, témoigne un paysan mexicain. C’est alors qu’on se dit « allez, comment ces personnes vivant dans ces conditions-là ont-elles été capables de faire tant de choses ? Et moi qui vis dans un autre contexte et dans une autre situation, je n’ai pas profité de ce que j’avais…. » Pour cela, je pense que cette prise de conscience nous a transformés, parce qu’elle nous a permis de réévaluer et de commencer un engagement plus fort, d’avoir des idées meilleures sur notre propre travail (15)."

En Europe : conscience des consommateurs

Dans nos pays, les agriculteurs sont devenus une fraction infime de la population active - moins de 2% en Belgique -, les méthodes de culture se sont industrialisées et la taille des exploitations ne permet plus, à quelques exceptions près, de parler d’agriculture paysanne. L’agroécologie, en tant que mouvement social, ne pouvait donc pas se diffuser uniquement par les champs. Qu’à cela ne tienne, elle s’est installée dans les assiettes. Aux côtés d’une minorité d’acteurs du secteur agricole et de chercheurs - en Belgique, le groupe GIRAF -, des associations et des citoyens se font les relais de l’agroécologie. La figure de Pierre Rabhi est emblématique d’une expression originale du mouvement, empreinte de réflexions spirituelles inclassables, qui touche de nombreux citoyens, qu’ils soient jardiniers ou se sentent concernés par le devenir de la relation entre l’être humain et la terre qui le nourrit, voire même uniquement par leur santé et celle de leurs enfants.
"Au-delà d’une pratique agricole, l’agroécologie est une insurrection des consciences qui pourrait bien être à l’origine d’une véritable mutation sociale", explique-t-on chez Terre & Humanisme. On retrouve bien, dans des contextes très différents, cette dimension, si pas politique, au moins sociale et culturelle : des êtres humains s’insurgent contre le système alimentaire agro-industriel et construisent autre chose ensemble. En ce sens, l’agroécologie est radicale. C’est-à-dire, étymologiquement : elle aborde la réalité jusqu’aux racines.

Dans un même mouvement…

L’agroécologie ne peut donc pas être réduite à une seule définition, à telles ou telles pratiques, à une unique sensibilité. Mais on peut tout de même identifier quelques grandes convergences entre ses différents acteurs partout dans le monde. La souveraineté alimentaire, par exemple, c’est-à-dire le droit des populations à définir leurs politiques et leurs pratiques agricoles sans préjudice à d’autres peuples, apparaît comme un objectif fédérateur. On ne s’étonnera pas non plus, du côté des pratiques, des grandes similarités entre l’agroécologie et l’agriculture biologique des pionniers - des années soixante à quatre-vingt - au point que certains auteurs n’hésitent pas en faire des synonymes. Sur le plan des connaissances, la valorisation de savoirs et de savoir-faire traditionnels est mise sur le même plan que les apports de diverses sciences modernes. L’agroécologie ouvre donc des pistes pragmatiques de complémentarité entre le rationalisme occidental - "ce doit être scientifiquement prouvé", entend-on souvent - et d’autres expressions de rationalité propres à chaque culture, si difficiles à accepter dans nos sociétés structurées par la croyance en une "Raison universelle". Un exemple parmi d’autres : les pratiques des paysans des Andes, dont certains se reconnaissent dans l’agroécologie, prennent appui sur leur cosmovision propre, dans laquelle la nature et la société ne sont pas appréhendées comme deux choses séparées. Ces paysans produisent donc spontanément pour les hommes et pour la terre. Ils ne cherchent pas à suivre ou à appliquer les principes de l’agroécologie : c’est plutôt celle-ci qui rejoint leurs pratiques et leurs visions traditionnelles. Cela permet de rester dans des dynamiques endogènes, c'est-à-dire qui viennent de l’intérieur, qui ont des causes internes à un groupe, à une société...
Plus généralement, ce qui fait la cohérence du mouvement agroécologique, c’est le lien entre ses acteurs, dont aucun ne revendique l’autorité sur les autres. Ce lien est d’abord systémique : nous sommes tous impliqués dans les systèmes alimentaires. Les transformer, inventer de nouvelles pratiques et de nouveaux rapports implique donc une réflexion elle aussi systémique, ainsi que des liens entre les disciplines et entre les secteurs. C’est la raison pour laquelle l’agroécologie n’est pas l’affaire des spécialistes d’un seul domaine - les agronomes, par exemple - mais de tous, experts ou non. C’est une vision et un projet "en mouvement" qui ouvre des pistes d’étude et de transformation des systèmes alimentaires. Qu’on soit engagé dans un groupe d’achat alimentaire - GAA, que ce soit un GAC, un GASAP, une AMAP -, producteur, agronome, sociologue, jardinier, simple citoyen, peu importe, l’agroécologie tisse une toile d’actions et de réflexions. On peut y entrer par plusieurs portes différentes. Y compris par celle de la bio. Nos collègues de Nature & Progrès, en France, ont d’ailleurs récemment posé la question, sur la couverture de leur revue : de la bio à l’agroécologie ?

Sources pour ce chapitre :

Livres
- Silvia Pérez-Victoria, La riposte des paysans, Actes Sud, 2010.
- Agroécologie, entre pratiques et sciences sociales, Éducagri, 2012.
- Éric Holt-Giménez, Campesino a campesino, SIMAS, Managua, Nicaragua.

Articles
- Revue Terre n°138, Automne 2012 : Agroécologie et économie sociale, cultivons une nouvelle société.
- Revue L’écologiste n°14, nov.-déc. 2004 : Agroécologie, la résistance des paysans.
- Revue Nature & Progrès (France), n°70, nov.-déc. 2008 : L’agroécologie, un mouvement social ?
- Revue Nature & Progrès (France), n°88, juin-juillet-août 2012 : De la bio à l’agroécologie ?
- Revue Défis Sud (SOS Faim), n°103, oct.-nov. 2011 : l’agroécologie, une solution ?

Sites
- www.terre-humanisme.org

Lettre ouverte

à Stéphane Le Foll, ministre français de l'Agriculture
Extraits


Nous nous félicitons, monsieur le Ministre, de vos récentes déclarations : "La France doit être le modèle mondial de l’agroécologie. Il faut réconcilier écologie et agriculture". Nous apprécions la prise en compte de pratiques agricoles écologiques comme l’agroforesterie lors de la conférence nationale "Produisons autrement", organisée par le Ministère le 18 décembre 2012. Cependant, il nous semble regrettable que le volet social ne soit pas du tout abordé dans le cadre de cette Conférence nationale, accueillie pourtant au sein du Conseil Economique Social et Environnemental (CESE). Pour la pratiquer et la promouvoir depuis plusieurs décennies, nos membres en témoignent haut et fort : "L’agroécologie ne se résume pas à une technique agronomique !"
Une agriculture plus écologique nécessite plus de main d’œuvre et plus de paysans, de nombreuses études concernant l’agriculture biologique le démontrent (16). Or, en France, c’est l’inverse qui se produit. (…) Nous soutenons la position de Via Campesina dans la déclaration de Surin datée du 11 novembre 2012 (17), qui défend une vision globale de l’agroécologie et des semences paysannes comme moyen d’atteindre et conserver notre souveraineté alimentaire. Via Campesina se positionne pour une autonomie paysanne indépendante des firmes d’intrants agro-industriels, qui ne relègue pas une poignée d’agriculteurs survivants au statut de sous-traitants de l’industrie agroalimentaire. Une approche écologique de l’agriculture implique un positionnement fort pour la production et la consommation locales par des paysans nombreux, ceci afin de reconquérir la souveraineté alimentaire de la France perdue dans les années quatre-vingt.
Nous appelons à une réforme agraire, dans le cadre de l’agroécologie, qui prenne en compte les problématiques majeures telles que : l’accès au foncier, l’accès aux semences paysannes, l’adaptation des normes industrielles et des dispositifs administratifs aux agricultures diversifiées à taille humaine, la promotion des circuits courts et des marchés locaux, le changement du système de subvention à l’hectare vers une aide proportionnelle au nombre d’actifs sur les fermes, la suppression des subventions à l’exportation et la révision du système fiscal pour plus d’équité. Une telle approche permettra de tendre vers un équilibre écologique, social et économique pour les filières agricoles et agro-alimentaires, et servira de base nourricière pour la société dans son ensemble.
Nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, à l’expression de notre très haute considération.

Pour le Conseil d’Administration de la Fédération Nature & Progrès,
son Président, Richard Marietta, paysan-transformateur dans le Tarn