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L'agroécologie dans les fermes : penser globalement pour valoriser la nature et les liens sociaux
(par Sophie Maerckx et Hélène Deketelaere)

L’agroécologie, c’est aussi un ensemble de principes à mettre en œuvre dans les fermes. Il s’agit, en quelques mots, de prendre soin de la vie pour qu’elle produise de nombreux services. Son avantage par rapport au bio ? Ne pas être enfermée dans un règlement codifiant les pratiques et les interdictions. Sa difficulté ? La vision systémique et la capacité d’observation qu’elle demande. Rares sont les agriculteurs qui disent explicitement pratiquer l’agroécologie…
Dans les faits, c’est bien plus souvent en les écoutant raconter la façon dont ils travaillent qu’on peut comprendre que, dans leurs fermes, des agriculteurs tendent à développer cette agriculture. Voici donc un petit tour d’horizon des principes et pratiques agroécologiques tels qu’on peut les rencontrer par chez nous, agrémenté des témoignages de deux signataires de la charte Nature & Progrès Belgique : Guy, de la ferme Grodent, et la famille Delobel, de la chèvrerie de la Croix de la grise…
L’agroécologie représente un changement de paradigme face au modèle agricole intensif et industriel encouragé depuis le milieu du XXe siècle. Cette agriculture, issue de la révolution verte et libéralisée, a montré ses limites : elle n’a pas réussi à nourrir la population mondiale croissante, ni à maintenir des agrosystèmes fertiles tout en préservant l’environnement. Aujourd’hui, la faim frappe près d’un milliard d’êtres humains, les terres agricoles se réduisent sous l’effet de l’urbanisation galopante et de la pollution, tandis que les surfaces consacrées aux cultures alimentaires entrent en concurrence avec d’autres usages, les cultures énergétiques notamment. Face à cette situation, qu’a à offrir l’agriculture biologique ? Le bio-business prendra-t-il le relais de l’agriculture conventionnelle et de la bio des origines ? Ou va-t-on se diriger vers l’agroécologie, comme le conseille le Belge Olivier de Schutter (relire son interview dans Valériane n°96), rapporteur spécial des Nations Unies, depuis plusieurs années ?


Pourquoi l'agroécologie ?

Si l’agroécologie suscite aujourd’hui tant d’enthousiasme, c’est probablement aussi en raison des déceptions occasionnées par l’institutionnalisation de l’agriculture biologique. Alors qu’elle avait évolué depuis l’après-guerre sous l’impulsion de paysans pionniers et d’associations militantes, l’agriculture biologique a connu de nombreux nivellements par le bas, depuis sa première transcription officielle dans le règlement européen de 1991. Comme nous l’avait rappelé Michel Besson lors de sa venue en Belgique, à l’automne 2012 (voir Valériane n°98), le système capitaliste a réduit le projet sociétal de l’agriculture biologique - respect de la vie, de la nature et des êtres humains - à des critères purement techniques afin de marchandiser les produits. Le respect de la vie et de la nature, initialement au cœur de cette agriculture, a été complètement marginalisé par le biais de la labellisation.
Les partisans d’une bio conforme à l’esprit des origines en ont été réduits à ajouter une kyrielle de qualificatifs - solidaire, familiale, paysanne, écologique… - au terme "bio" afin de préciser le sens de cette agriculture désormais revue à la baisse. Pour pallier cette dérive, une série de labels et de chartes privées se sont depuis lors développés ou maintenus, permettant aux producteurs de se distinguer en mettant en avant leur engagement pour le respect de la nature et des Hommes, grâce aux cahiers des charges Nature & Progrès France, à la charte Nature & Progrès Belgique, ou plus récemment via le label Bio-Cohérence, par exemple…
L’agroécologie intègre cette vision globale de la production alimentaire qui fait désormais défaut au bio stricto sensu (18). Elle cherche à concilier production agricole et écologie en développant des systèmes alimentaires respectueux tant des Hommes que de la nature. Comme on l’a vu dans les autres articles du dossier, l’agroécologie est un mouvement social et une science qui applique la science écologique à l’étude, la conception et la gestion d’agroécosystèmes durables. Mais l’agroécologie est aussi souvent définie comme un ensemble de pratiques qui visent à rendre les agroécosystèmes productifs en se basant sur les processus naturels et en optimisant les flux d’énergie et l’utilisation des matières, et ce dans toutes les facettes du système, y compris jusqu’au consommateur-citoyen. Le concept d’agroécologie est assez large et englobe toute une série de pratiques qui respectent certains principes de bases : le recyclage de la biomasse, l’optimisation des flux énergétiques air-sol-eau et des complémentarités/associations biologiques bénéfiques, le respect du sol et de sa vie, le développement des services écosystémiques, la diversité génétique et spécifique des composants de l’agroécosystème, l’autonomie, la résilience et l’adaptabilité des systèmes (19). De façon simplifiée, l’agroécologie vise à utiliser au mieux les matières et processus naturels présents dans les agroécosystèmes en respectant les équilibres écologiques, dans le but de rendre ces agroécosystèmes très productifs.

Concevoir la ferme dans son ensemble

Mais en quoi consiste exactement le projet de l’agroécologie sur le terrain ? Un des principes de base de l’agriculture agroécologique est de concevoir les systèmes de façon globale ; on parle même plutôt d’agroécosystème que de système agricole. Cela implique de tenir compte des dimensions tant agricoles qu’écologiques - biodiversité, eau, habitats… - de la ferme et de chercher à développer les interactions entre les parties. Chaque composant de l’agroécosystème n’est donc pas considéré uniquement pour lui-même mais dans ses relations avec les autres éléments dans la poursuite d’un objectif commun. À l’image d’un corps où chaque organe participe au bon fonctionnement global de l’organisme, la ferme est vue comme un tout où les éléments sont inter-reliés et œuvrent dans le même sens. La ferme est donc vue comme un ensemble qui est plus que la somme de tous ses composants : prairies, bovins, haies, producteurs… Le rôle de l’agriculteur dans cette approche globale, ou holistique, est d’organiser et de soutenir au mieux les différents composants du système pour développer les processus et interactions naturelles bénéfiques, à l’image d’un chef d’orchestre qui encadre le jeu de chaque musicien, marie la mélodie de chaque instrument avec celle des autres et crée ainsi une harmonie le temps d’un morceau…
Ce chef d’orchestre soutient aussi des cycles vertueux. Concrètement, dans leur gestion quotidienne, les Delobel expliquent comment ils partent des êtres vivants, des paramètres physiques et des relations qui existent dans la nature et cherchent à les amplifier. Ils vont, par exemple, valoriser au mieux les nutriments en soutenant les interactions entre leurs chèvres et le sol : les chèvres produisent du fumier, celui-ci est restitué au sol et en améliore la qualité, le sol en bonne santé produit une herbe de qualité, la chèvre mange cette herbe, la chèvre restitue au sol une série de nutriments via son fumier - composté au non -, ce fumier va nourrir le sol, le sol va produire de l’herbe, la chèvre va s’en nourrir, etc.

Sol, plantes, animaux : un ménage à trois

De plus, il s’agit d’optimiser les inter-relations et la diversité entre les différents niveaux de la chaine trophique en présence : les consommateurs - principalement les espèces animales -, les producteurs - les espèces végétales - et les décomposeurs - la faune et la flore du sol. En cultivant la diversité sur ces trois plans, des synergies se créent et conduisent à des bénéfices communs. Cette approche oblige à reconsidérer la place et la qualité du sol dans la production alimentaire, ce qu’a eu tendance à négliger l’agriculture depuis plusieurs décennies. Or le sol est l’élément clé ! "Il contribue à près de 15% à la nourriture du végétal et c’est cela qui apporte principalement la qualité gustative de la plante !", nous explique Francis Delobel.
L’agroforesterie illustre de façon intéressante cette nécessité de réfléchir sur les trois niveaux. La production conjointe de cultures et d’arbres sur un même lieu doit être installée en pensant aux relations entre les végétaux, le sol et les animaux. L’agroforesterie permet une amélioration de la qualité des sols à travers un meilleur enracinement et une meilleure utilisation des matières organiques et des minéraux issus de la parcelle. Le système racinaire des arbres va, en effet, puiser plus profondément les nutriments - inaccessibles aux cultures - et les restituer en surface sous forme de feuilles mortes ou, après intervention humaine, via le BRF. En plus, la litière constitue un couvert qui protège les sols et la présence des arbres offre un support pour l’habitat et l’alimentation d’animaux auxiliaires. Tout cela est profitable au développement des cultures et permet aussi, après plusieurs années, de valoriser le bois pour différents usages, en fonction des propriétés de chaque essence. Mêler deux productions conjointes permet d’augmenter significativement le rendement global.

Quand chèvres, cultures et arbres se côtoient

La famille Delobel met actuellement en pratique un système agro-sylvo-pastoral. Sur les vingt-deux hectares de leur ferme, quatre sont consacrés aux prairies permanentes que les chèvres pâturent. Sur les hectares restants, prairies temporaires, cultures de luzerne et céréales fourragères alternent au fil des ans. Les prairies temporaires sont en partie fauchées et en partie pâturées. Dans la rotation, la culture de luzerne fournit, entre autres choses, de l’azote au sol grâce à sa capacité de fixation symbiotique de l’azote. L’implantation suivante dans la rotation pourra en bénéficier. Les céréales fourragères sont, pour leur part, installées pour garantir l’autonomie alimentaire de la ferme en fournissant un complément à haute valeur énergétique aux chèvres. À côté de ces cultures, les ligneux plantés récemment sur une petite parcelle - aulnes, merisiers, charmes - ont pour but d’apporter de la matière organique et jouent un rôle de régulation au niveau du microclimat.
D’autres aménagements participent aussi à l’accueil de la diversité. Au sein de la ferme Grodent, une série de haies et de mares, ainsi que des abeilles, ont été installées dans les prairies au fil des ans, créant des zones d’accueil pour la biodiversité et assurant certaines autre fonctions intéressantes : pollinisation, eau pour le bétail, stockage de carbone…
La complémentarité entre productions est aussi recherchée entre plusieurs productions, via l’association de cultures ou via le pâturage mixte. Dans le cas des ovins et des caprins, par exemple, le pâturage alterné avec les bovins et/ou les équins se révèle intéressant sur le plan de la valorisation de l’herbe et sur le plan sanitaire. Les ovins ou caprins ont en effet un comportement de pâturage complémentaire de celui des bovins (20) : ils sélectionnent davantage ce qu’ils mangent, laissent une herbe plus rase en sortie de pâturage et peuvent valoriser des zones inadéquates pour les bovins. Le pâturage "ovin-bovin" permet de réduire de 7,5 à 13,5% la surface de la prairie occupée par les refus selon le mode de pâturage, alterné ou simultané. De surcroît, au niveau parasitaire, la complémentarité entre diverses espèces est intéressante puisque chacune peut nettoyer les parasites s’attaquant spécifiquement à l’autre.

Un équilibre à trouver dans la taille des fermes

Repenser le rôle et les missions de l’agriculteur dans la ferme conduit aussi à réévaluer la taille optimale de celle-ci. Loin de la volonté de réaliser des économies d’échelle toujours plus importantes en encourageant la croissance des fermes, les principes de l’agroécologie invitent à développer des structures à plus petite échelle pour des raisons liées aux limitations imposées par la nature, d’une part, pour des raisons liées aux fonctions dévolues à l’agriculteur, d’autre part.

- pour les animaux…

Les animaux, par exemple, ont une organisation et des besoins tels que pour assurer la prise en compte de ceux-ci et leur bien-être, il est impératif de travailler avec un troupeau d’une certaine taille. "On a oublié que les animaux ont une vie sociale, dit Francis Delobel. Les chèvres forment un troupeau, avec un roi et une reine, elles ont des affinités avec certaines et pas avec d’autres ; c’est important que cela puisse s’exprimer. […] Le bouc aussi a sa place dans le troupeau et pas uniquement pour la saillie : il joue un rôle d’apaisement. […] Savoir aller en prairie, c’est un bon indicateur du bien-être du troupeau. La structuration sociale des chèvres doit être prise en compte et ça, ce n’est pas possible si le troupeau est trop gros".
Autant la taille de la ferme que la relation entretenue avec le troupeau ont des conséquences sur le bien-être des animaux. Et le bio n’a pas toujours permis de faire évoluer cela dans le bon sens. "Depuis qu’on a cadenassé le bio dans un règlement, on est peut-être moins exigeant, nous explique Guy Grodent. Maintenant, malgré tout, on se réfère au cahier des charges pour gérer certains problèmes, comme les mammites par exemple. Alors qu’avant, on faisait plus de recherche, notamment pour soigner par homéopathie ; on prenait plus de temps pour soigner les bêtes. Aujourd’hui, on est peut-être moins proches de ses animaux, on fait moins de sentiments. Avec des structures plus petites, on prendrait plus le temps". Et d’ajouter que sur la surface maintenant occupée par sa ferme – cent hectares – on pourrait imaginer de faire vivre trois familles.

- et pour les Hommes

D’autre part, l’agriculture agroécologique cherche à remplir plusieurs missions. Il ne s’agit plus de s’en tenir uniquement à la production stricto sensu ou de transformer et de valoriser au mieux cette production en la commercialisant dans un réseau local.
"Les agriculteurs ont aussi un rôle social essentiel", insiste Christiane Delobel ! Ils participent à la création de liens avec et entre les citoyens par la vente directe, à la ferme ou sur les marchés. Au-delà du caractère commercial, l’échange entre le producteur et le consommateur permet, à l’un et à l’autre, d’être plus au fait du vécu et des attentes de l'interlocuteur et, le cas échéant, d’adopter des comportements ou des modes de production plus en phase avec la réalité de la production comme de la consommation.
Ils peuvent aussi jouer un rôle éducatif en initiant les plus jeunes à la nature. De plus, les paysans ont un rôle actif à jouer en matière de recherche. Celle-ci doit, en effet, être orientée pour répondre aux besoins des agriculteurs dans leur volonté de produire une alimentation de qualité, en utilisant de façon optimale les propriétés des agroécosystèmes. A la chèvrerie de la Croix de la grise, cette volonté imprègne de nombreux projets, sur l’impulsion essentiellement de Vincent, le plus jeune des fils, qui participe à la vie de la ferme (21).

Une agriculture pourvoyeuse d'emplois

L’agriculture et l’alimentation ne doivent pas être ramenées à leurs dimensions technique ou économique ! Les rôles et fonctions sociales des systèmes alimentaires doivent aussi être pris en compte. Pour remplir ces différents missions, il est nécessaire de réévaluer la taille idéale des fermes et d’y créer de l’emploi, notamment pour les femmes d’agriculteurs qui ont parfois dû quitter les fermes afin de garantir un revenu stable à la famille.
La ferme Grodent et la chèvrerie de la Croix de la grise sont deux bons exemples de travail collectif et intergénérationnel. Chez les Grodent, on travaille en famille depuis plusieurs années : David s’est occupé d’une partie de la commercialisation des produits et Raphaël reprend la ferme. Ils ont, en outre, travaillé avec des employés depuis plusieurs années car, comme nous l’explique Guy : "C’est dur pour un couple d’agriculteurs de tout bien faire à la ferme !"
Chez les Delobel, Vincent est encore aux études, mais il s’implique déjà fortement dans la prise de décision à la ferme. Il y développe, en outre, des projets de recherches et d’animations. La famille est convaincue qu’il est actuellement possible de motiver et de faire vivre de nouveaux agriculteurs si l’on change les modes de production et qu’on réduit la taille des fermes.

En guise de conclusion

L’agroécologie se situe dans le prolongement de la bio des origines ! Basée sur une observation fine et une vision systémique, elle soutient et organise chaque composant du système pour lui permettre de donner le meilleur de lui-même, en valorisant les interactions et les processus présents dans la nature. Elle s’inspire des connaissances issues de l’écologie et cherche à les valoriser dans les fermes pour entretenir des agroécosystèmes productifs. Ceux-ci visent la production d’une alimentation de qualité, mais aussi l'amplification de certains services bénéfiques rendus par les écosystèmes.
L’agroécologie permet de repenser les missions de l’agriculture et les rôles des différents acteurs des systèmes alimentaires, producteurs comme citoyens ou scientifiques. Loin de n’être qu’une question de techniques ou un enjeu économique, l’agriculture doit assumer ses multiples fonctions au sein de la société. C’est en ce sens que notre association et les producteurs signataires de notre charte œuvrent depuis plusieurs années. Cette agriculture "biologique, écologique et solidaire", que nous soutenons avec force, ne s’incarne-t-elle pas magnifiquement dans le projet global proposé par l’agroécologie ?
Il est désormais de la responsabilité de chaque citoyen, quels que soient la nature et le niveau de son implication dans les systèmes alimentaires - consommateur, producteur, scientifique, commerçant… - de s’engager à son échelle, dans son quotidien, pour faire évoluer la façon dont est produite l'alimentation et pour resituer les nombreuses fonctions de l’agriculture au cœur même de notre société. C’est tous ensemble, en dialogue et en relation les uns avec les autres, que nous pourrons amorcer et renforcer la transition vers l’agroécologie.