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Agroécologie face à agro-industrie : le choc des modèles
(par Jordy van den Akker, paysan Nature & Progrès)

Aujourd'hui, deux modèles agronomiques s'affrontent, avec des logiques et des finalités très différentes. Et bien au-delà du contexte purement technique dans lequel on a malheureusement confiné l'opposition entre la bio et la conventionnel, la critique du système agro-industriel par l'agroécologie offre une nouvelle pertinence au mouvement social, pour tout ce qui touche à notre alimentation…
La notion de modèle de développement est une notion fondamentale dans la société dite moderne ; certains écrivains, comme François Partant (22), ont retracé l'origine et les conséquences de cette idéologie. Les nuisances humaines et environnementales sont particulièrement marquantes dans le domaine agricole. Les mécanismes capitalistes et industriels, bases de l'idéologie du développement, ont joué un rôle majeur dans la destruction de la paysannerie dès le milieu du XIXe siècle. Ces processus se sont accélérés après la Deuxième Guerre Mondiale. Et pourtant aujourd'hui, les paysans ne sont toujours pas morts ; Silvia Pérez-Vitoria (23) parle même de retour des paysans. La comparaison entre le modèle agro-industriel et le modèle agroécologique permet de comprendre les logiques, les processus et surtout à quoi mènent les deux logiques. L'agroindustrie n'est pas une fatalité et les bénéfices de l'agroécologie bousculent l'ensemble de notre société.

La triple exclusion des paysans

Le modèle agro-industriel est l'application de principes industriels à l'agriculture. L'unité de base est l'exploitation agricole. Des décisions "prises ailleurs" s'imposent avec pour objectif : toujours plus de volumes et des prix toujours plus bas. Pour y arriver, les exploitants n'arrivent plus à augmenter les rendements, depuis les années 80-90, avec le paquet technique de la révolution verte. La seule manière d'augmenter les volumes par travailleur est l'agrandissement. Il s'en suit un besoin constant de recapitaliser, surtout par l'emprunt. Les banques ont alors un énorme pouvoir dès le premier problème de trésorerie. Pour les ventes, les gros volumes ne peuvent être écoulés qu'en filières longues. Les exploitants sont alors dépendants des opérateurs en amont de la filière. Quant aux prix de vente, ils sont écrasés par les cours mondiaux et la supériorité de la GMS, la Grande et Moyenne Surface, dans les négociations. N'oublions pas que les denrées alimentaires de base subissent des spéculations en bourse, induisant famines et émeutes, comme en 2008.
Pour les exploitants, les prix de vente ne permettent pas de vivre financièrement de leur travail, notamment en grandes culture et en élevage où les subventions représentent de 50 à 100% des revenus. Le recours aux subventions de la Politique Agricole Commune, la PAC, avec sa conditionnalité, entraîne un pilotage bureaucratique des exploitations à partir de Bruxelles. Le plus catastrophique est la soumission et la perte de dignité engendrées.
En pratique, les intrants ne cessent d'augmenter - mécanisation, carburant, pesticides, désherbant et matériel génétique sélectionnés - avec leurs impacts sur l'environnement – pollutions -, sur le climat - réchauffement global et perturbations locales -, et sur la santé humaine - cancer, fertilité, etc. Sur le plan moral et psychologique, le niveau de stress est énorme, les perspectives moroses. Nombre de parents dissuadent les enfants de reprendre. Le vieillissement de la population s'accélère. La population agricole continue sa chute vertigineuse.
Depuis les années 50, le terme de "massacre paysan" peut être utilisé. François De Ravignan (24) parle de la triple exclusion des paysans : celle du foncier, celle des moyens de production et celle du marché. Le modèle agro-industriel a montré son incapacité à nourrir la planète. Le marché de la faim permet seulement à ceux qui ont les moyens d'acheter leur nourriture. Pour François De Ravignan, le problème de la faim dans le monde est un problème d'exclusion et non pas de production quantitative ou de distribution alimentaire. C'est une répercussion de l'idéologie du développement. Le modèle agro-industriel est voué à un échec certain, question de temps, de crise énergétique, climatique ou écologique, de révolution ou de révolte.

Agroécologie : la rupture radicale

Le modèle agroécologique constitue une rupture radicale avec le modèle dominant. La finalité est un renversement du système de valeurs, des pratiques agricoles et des rapports sociaux. En agroécologie, c'est une rationalité écologique et sociale qui guide les choix. Les paysans, en communauté, réseau ou collectif, sont au cœur du processus décisionnel. L'unité de base de la production est l'agroécosystème. Le modèle agroécologique n'est pas une simple approche d'agronomie écologique technicienne.
La base du système de valeurs est une coévolution entre l'Homme et son milieu. Il existe un respect, une humilité, vis-à-vis de la nature. L'Homme est une partie intégrante de son milieu. A partir de là, il cultive des plantes qui se reproduisent et qui sont adaptées au pays, il domestique des races animales adaptées au contexte culturel et pédoclimatique. La complémentarité des cultures et des élevages est recherchée. La diversité d'activités va permettre d'optimiser le potentiel du lieu. Une ou plusieurs activités de vente vont permettre une insertion dans la société économique. Des échanges de produits, de services, vont permettre une autre relation aux autres, d'entraide et de solidarité. Un large éventail de remèdes naturels, préventifs ou curatifs, permettent de soigner les plantes, les animaux et les Hommes. Le greffage, le potager, la basse-cours, etc. donnent une base alimentaire de subsistance pour l'agriculture familiale. C'est justement elle qui évite pour un tiers de la population mondiale, ceux qui sont économiquement définis comme "vivant avec moins de deux dollars par jour", le basculement de la "pauvreté à la misère" dont parlent Majid Rahnema et Jean Robert (25). La transmission de savoirs et savoir-faire populaires est d'une grande richesse. Des innovations sont faites par les paysans dans un processus créatif et d'adaptation selon les circonstances. Une telle approche demande évidemment un accès au foncier, dont l'usage et bien souvent plus important que la possession. Or l'exclusion par le foncier est bien réelle. L'ancrage du mouvement social d'agroécologie au Brésil est, entre autre, basé sur le Mouvement des Paysans Sans Terre.
L'agroécologie a été étudiée scientifiquement par des chercheurs tels que Miguel Altieri (26) ou Stephane Gliesmann (27). Les mouvements sociaux agroécologiques d'Amérique Latine ont été pionniers mais, depuis 2008, des réseau paysans internationaux comme Via Campesina et Via Campesina Europe utilisent et revendiquent l'agroécologie. Le terme est utilisé pour qualifier un modèle agricole et non pas un type d'agriculture en particulier, c'est une démarche, un processus vers lequel progresse et tend l'agriculture. Le modèle agroécologique appelle une profonde réforme agraire qui est bien différente d'une énième réforme de la PAC. Au niveau international, il s'agit de "sortir l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de l'agriculture", comme le revendique la Via Campesina. Il va de soi que l'agroécologie est un positionnement politique, qui engendre des enjeux et un projet de société…

La "bio" : vecteur d'économie inéquitable ?

Dans le contexte français, le mouvement d'agriculture biologique se définissait à l'origine par une rupture radicale avec le modèle productiviste dominant. La bio d'aujourd'hui n'a toutefois gardé de cette radicalité politique que l'interdiction des produits chimiques de synthèses. La bio est ainsi définie par la négative dans un règlement technique, contrôlé et certifié par des Organismes Certificateurs (OC) pour fournir un marché. Les révisions successives du règlement courant des années nonante et 2000 sont toujours allées dans le sens du moins contraignant (28) en favorisant la conversion de grosses exploitations et l'agrandissement. Les GMS réalisent plus de 50% des ventes des produits bio. Pour fournir le marché, ils n'hésitent pas à importer jusqu'à 80% des matières premières. La bio ne relève donc pas le défi de la souveraineté alimentaire par les populations locales ; elle contribue largement à l'économie inéquitable (29) et aux mécanismes d'exclusion sociaux : foncier, moyens de production et marché. La bio est devenu un signe de qualité parmi d'autres : cinq français et trois européens… La bio se fait phagocyter par le modèle agro-industriel. Les verrous sont levés progressivement. La bio se range !
De nombreuses dynamiques alternatives au modèle agro-industriel existent pourtant. Depuis les vingt dernières années, la bio a dévié, mais les alternatives ont continué à émerger. Pour ne citer que quelques exemples : marchés locaux, AMAP et groupements d'achats, réseau sortir du supermarché, agriculture urbaine, Système Participatif de Garantie, Terre de Liens, ateliers collectifs de transformation, Réseau Semences Paysannes et pratiques agricoles autonomes et écologiques, Ortie et Compagnie, traction animale, écoconstruction, médecines douces, énergie économe et renouvelable. Toutes ces dynamiques prennent une cohérence d'ensemble lorsqu'on les relie au modèle agroécologique. Le colloque international d'agroécologie d'Albi, en 2008, dont le sous-titre précisait "Nourriture, Autonomie, Paysannerie" (30) a été un événement marquant pour visualiser et construire un autre modèle agricole.

En guise de conclusion

Nous avons vu que le modèle agro-industriel ne peut pas répondre aux enjeux alimentaires de l'humanité. Le développement agricole induit problèmes environnementaux et exclusion sociale. Le concept d'agriculture biologique, de par sa définition réglementaire, ne permet plus l'intégration d'enjeux politiques tel que la souveraineté alimentaire des populations locales. L'agroécologie est un terme en cours de structuration, ce qui explique la diversité d'utilisation du terme. La bataille du sens est tout juste engagée. Par sa dimension sociale, les paysans sont tout à fait légitimes pour s'approprier ce terme. Aujourd'hui, le potentiel véhiculé est bien supérieur au risque de récupération. Cela demande un certain détachement par rapport à l'idée de la bio qui semble confortable et sécurisante, question de temps...
Seule l'agriculture biologique du modèle agroécologique propose une véritable alternative à l'agriculture conventionnelle basée sur le modèle agro-industriel. Les dynamiques sociales convergentes permettent de dessiner une nouvelle ligne de démarcation entre un modèle agroécologique et un modèle agro-industriel.

Comparaison des modèles agro-industriel et agroécologique

Critères ou indicateurs  Modèle agro-industriel  Modèle agroécologique 
     
Agroécosystème  Spécialisé (exploitation)  Diversifié (ferme) 
Intrants (mécanisation, fuel,etc)  Beaucoup  Peu 
Recyclage des éléments nutritifs  Faible  Élevé (optimisé) 
Rapport aux conditions du milieu   Artificialisation  Adaptation 
Rendements culturaux  Élevés  Moyens 
Production globale  Maximisée  Optimisée 
Biodiversité naturelle et cultivée  Faible  Élevée 
Résilience  Faible  Élevée 
Rapport au foncier  Agrandissement  Partage et installation 
Dépendance aux aides  Élevée  Faible 
Besoin en capitaux  Élevée  Faible 
Filières de commercialisation  Longues  Courtes 
Économie   Mondialisée  Locale 
Répartition des revenus  Inéquitable  Équitable 
Rapport entre agriculteurs  Compétition  Coopération 
Rapport à la nature  Domination  Respect 
Valeurs  Croyance dans le développement et le progrès technique  Critique du développement, valorisation de la culture paysanne