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Le consommateur ne risque-t-il pas aujourd’hui, selon l’expression consacrée, de « jeter le bébé avec l’eau du bain » ? Autrement dit : voudrait-on nous voir marginaliser dans nos assiettes un produit agricole aussi vieux que l’agriculture elle-même, au nom de ses seules dérives industrielles actuelles ? Poser la question, c’est bien sûr y répondre. Mais l’histoire de l’Homme et de la viande est si complexe qu’elle impose, avant tout, certains rappels… qui remontent à la nuit des temps !



A. Avant l'histoire : l’insouciance supposée du chasseur-cueilleur


L’étude de la préhistoire repose sur des traces matérielles, archéologiques, qui autorisent un temps des théories soudain balayées par des découvertes plus récentes. Ces théories peinent parfois à se dégager, on s’en doute, des a priori idéologiques dominants. Ainsi sembla-t-il longtemps indispensable, dans une conception matérialiste et très occidentalisée du développement de nos sociétés, que l’apparition de l’agriculture s’inscrive forcément dans la dynamique du progrès humain. On la fit donc surgir - héritage judéo-chrétien oblige ! - dans cette aire géographique mal déterminée, nommée parfois encore ‘croissant fertile’, qui remonte de la vallée du Nil vers le Liban et la Mésopotamie, puis redescend, avec le Tigre et l’Euphrate jusqu’au Golfe persique… Le ‘croissant fertile’, nous a-t-on toujours enseigné, fut le berceau de notre civilisation. Et l’invention de l’agriculture, quatre ou cinq mille ans avant notre ère, constitua la réponse technique géniale que l’Humanité, dans sa soif de progrès et de croissance - plus que probablement inspirée par Dieu ! -, sut apporter à sa propre expansion démographique… « L’histoire commence à Sumer », écrivait, il y a un peu plus d’un demi-siècle, l’historien américain Samuel Noah Kramer (2).
Une telle vision pose évidemment problème aujourd’hui ! Car on sait, en effet, qu’en l’espace de quelques millénaires - entre dix mille et cinq mille ans avant notre ère, soit un bref instant dans l’évolution d’Homo habilis - une dizaine de foyers de néolithisation, totalement indépendants les uns des autres, apparurent sur la planète : au Proche-Orient bien sûr, mais aussi dans les Andes, au Mexique, en Chine, en Nouvelle-Guinée (3)… Et les raisons profonde de cette émergence, à peu près simultanée, du Néolithique sont quasiment introuvables. L’idée qu’un même déterminisme extérieur - la fin d’une période glacière - ait pu engendrer une évolution aussi dispersée paraît de moins en moins pertinente ; rien n’indique même, après tout, qu’il s’agissait d’un passage obligé pour l’Humanité… Aujourd’hui, les thèses les plus probantes concernant la transition vers le Néolithique évoquent surtout une lente évolution de la pensée cognitive - la façon dont la pensée s’organise pour connaître -, fondée sur l’apparition de nouvelles représentations du monde.

Quand au chasseur - cueilleur qui précéda l’apparition des cultures néolithiques - et qui, dans certains cas, leur résista -, il n’intéressait évidemment guère l’historien matérialiste. A ses yeux, c’était juste une brute mal dégrossie que l’évolution n’avait pas encore dotée des capacités mentales nécessaires à sa glorieuse marche en avant. Cette thèse-là aussi paraît aujourd’hui difficilement soutenable. Et, d’ailleurs, comment l’éclairage qu’elle prétend nous donner pouvait-il être conciliable avec le mythe de l’Eden, du paradis perdu, si solidement ancré dans nos imaginaires ?
Tout au contraire, il ressort d’études récentes (4) que ce chasseur - cueilleur disposait déjà depuis longtemps d’une intelligence tout à fait comparable à la nôtre. La volonté de tenir pour récente l’apparition d’Homo sapiens - l’être intelligent que nous nous targuons d’être ! - à moins de trente mille ans avant notre ère procède donc, sans nul doute, de cette même vision matérialiste avant tout soucieuse du sens qu’elle entend construire. La réalité semble bien plus complexe : Homo habilis qui a quitté sa forêt, il y a un peu moins de deux millions d’années, manifestait déjà des traces de son intelligence, il y a 1,7 millions d’années, comme en témoignent les découvertes archéologiques de la gorge d’Olduvaï, dans le parc national du Serengeti en Tanzanie. Et l’époque de la différenciation en Homo sapiens, quant à elle, n’arrête pas de reculer dans le temps : cinquante, cent mille ans ou bien plus loin encore, au cœur du Paléolithique moyen…

Quoi qu’il en soit, notre chasseur - cueilleur, pas plus bête qu’un autre, jouissait d’une forme physique incontestablement meilleure que la nôtre : il ignorait le stress, la carie dentaire, les maladies dégénératives et les maladies infectieuses… Mais mangeait-il de la viande ? Rien ne permet de dire le contraire. Vu le caractère très aléatoire de son alimentation - on se contentait alors, selon toute vraisemblance, de ce qu’on pouvait trouver -, sans doute la cueillette - moins fatigante et moins risquée que la chasse - était-elle prépondérante ? Et, de même, si la consommation de petits animaux était sans doute la plus courante, le dépeçage d’un éléphant fut attesté sur le site d’Olduvaï. Mais peut-être s’agissait-il là de charognage, bien plus que de la juste récompense d’une chasse héroïque ?

Dans des milieux aux ressources particulières - des ressources aquatiques, par exemple -, certaines populations de chasseurs - cueilleurs subsistèrent bien au-delà du Néolithique. C’est le cas de la culture de Jomon, au Japon, par exemple. Mais, quoi qu’il en soit, l’image du prédateur idiot, poussé en avant dans le nomadisme par l’épuisement de ressources aveuglément consommées, semble devenue hautement contestable. Le chasseur - cueilleur était, semble-t-il, très bien adapté aux milieux qui l’ont fait vivre ; il n’y prélevait, sauf circonstances exceptionnelles, que les ressources dont il avait besoin. Et sans doute l’idée même de "posséder" quoi que ce soit lui était-elle, par nature, étrangère…

B. Néolithisation et alimentation

Dès le Néolithique, s’imposa donc la domestication de plantes et d’animaux choisis. Les nécessités nouvelles des tâches agricoles amenèrent progressivement une division et une spécialisation du travail ; cette lente évolution, qui nous fut longtemps présentée comme la « révolution néolithique », rima généralement avec sédentarisation et croissance démographique. Naquirent alors de grandes cités-états, avec leurs hiérarchies sociales et leurs élites. Rituels et « expertises » chamaniques, activités idéologiques et religieuses imposèrent lentement un nouvel ordre, de nouvelles nécessités…

Le développement des populations agricoles du Néolithique butta rapidement sur des obstacles naturels : montagnes, déserts, rivages… Autant de facteurs limitants qui accrurent les inégalités nouvelles. Puis, des ressources qui s’accumulaient, vint la richesse, et cette richesse suscita évidemment la convoitise. La violence changea d’échelle. Emergea l’idéologie du guerrier, imbu de l’autorité que lui conférait sa place au sommet de la hiérarchie sociale, et la domination masculine, par conséquent… L’âge du bronze, à l'instar de celui de l'atome, ne naquit-il pas de la course aux armements ? Car le monde serait à ceux qui disposeraient d'épées solides, de casques, de cuirasses… L'on sait aussi combien de la guerre à la chasse, il n’y a pour ainsi dire qu’un pas. La chasse resterait donc une activité très appréciée aussi longtemps que subsisterait la race des guerriers car elle ne serait plus seulement utile mais héroïque ! Sans rejeter l’idée que le bouillant conquérant ait pu consommer aussi de la viande d’élevage, il paraît à peu près certain que la viande chassée dut être beaucoup plus précieuse à ses yeux car elle était celle d’un animal qui avait lutté pour sa survie, constituant par la qualité même de la résistance opposée à sa mort, le trophée tant envié du chasseur. Une reconnaissance, sans doute, qui fit toute la valeur de cette chair, garantissant aussi le fait qu’on la prenne pour ce qu’elle était vraiment : le corps d’un valeureux partenaire de combat qu'on dévore avec un serrement au cœur... Ainsi, tout omnivore qu'il fut, le chasseur du Néolithique n'en développa pas moins son instinct carnassier. Et, agriculture ou pas, la persistance de la chasse jusqu’à une époque très récente continua de garantir l’inscription du mangeur de viande dans la continuité du chasseur - cueilleur d’avant le Néolithique, percevant sa viande comme une juste récompense de ses efforts. A ce titre, il connaissait bien l’animal et peut-être l'estimait-il mieux ?

Mais, tant qu’à triompher et à faire du corps vaincu de son ennemi un trophée susceptible de se laisser dévorer, qu’est-ce qui pouvait encore distinguer - à condition qu’on y mette suffisamment de haine - la dépouille sanglante d’une bête de celle d’un Homme ? On ne saurait, dans un pareil cadre, passer sous silence les pratiques anthropophagiques de bon nombre de populations. Aujourd'hui, nos cultures, en plein déni d'animalité, nous font entrevoir le cannibalisme comme une barbarie pure, ou éventuellement comme une nécessité cruelle dictée par l'instinct de survie en cas de pénurie extrêmement grave de nourriture. Ainsi narre-t-on souvent la terrible histoire des seize membres d’une équipe de rugby uruguayenne, victimes d’un accident d’avion dans la Cordillère des Andes, en 1972. Les survivants ne durent leur salut qu’à l’ingestion de la chair de leurs défunts compagnons (5). S'il n'y avait sans doute là qu'une extrême nécessité, beaucoup plus troublante par contre est l’effroyable affaire des paysans bonapartistes de Hautefaye, en Dordogne, qui brûlèrent et dépecèrent, lors de leur foire annuelle du 16 août 1870, un hobereau coupable de les avoir provoqués aux cris de « Vive la République » (6)… Certes, vingt-et-une condamnations furent ensuite prononcées, dont quatre à la peine de mort, mais l’incident révèle à quel point la pulsion cannibale demeure latente dans un contexte exacerbé de haine et de violence. La barbarie et l’extrême nécessité, néanmoins, ne donnent pas d’explication définitive : ainsi l’anthropologue américaine Beth Conklin rapporte-t-elle le cas du peuple

Wari, vivant dans la forêt amazonienne (7), pour qui laisser pourrir dans le sol le corps d’un mort est une injure inimaginable. Aussi faisaient-ils, jusqu’à l’arrivée récente de missionnaires, rôtir les cadavres dont ils consommaient certaines parties, au sein d’un rituel complexe, afin de rendre hommage au défunt tout en se débarrassant de sa dépouille et en évitant de perdre sa précieuse matière… Notons cependant qu'une forme de ce cannibalisme dit endogène (8) fut à l'origine - longtemps avant l'aparition de la maladie de Creutzfeldt-Jakob observée, à la fin des années 1990, lors de la crise de la vache folle - de la toute première maladie à prions décrite chez l'Homme, le Kuru, qui fut identifié, au milieu des années cinquante, par le médecin américain Carleton Gajdusek, dans une tribu de Nouvelle-Guinée dont certains rites funéraires faisaient appel au cannibalisme.
Plus près de nous, la transition néolithique, précédemment évoquée, donna naissance à une civilisation remarquable, connue sous le nom de culture du Rubané, ce nom étant dû aux très caractéristiques décorations en rubans qui ornaient les poteries de ces aimables cultivateurs. Vraisemblablement arrivés dans nos contrées en suivant le cours du Danube, ces premiers agro-pasteurs européens - ils cultivaient le blé et l'orge, élevaient des bœufs, des porcs et des moutons - s'installèrent dans toutes les grandes plaines d'Europe centrale, de la Mer Noire à l'Ile de France, en passant par notre Hesbaye nationale où les archéologues mirent au jour de très intéressantes traces de leur installation (9). Cette civilisation resta homogène dans une première phase (de 5.600 à 5.200 av. J-C), avant de se diversifier dans une seconde (5.200 à 4.800 av. J-C), puis d'éclater, de se dissoudre en cultures régionales successives. Mais quelles purent être les causes de cet éclatement soudain ? Le site archéologique de Herxheim, en Rhénanie-Palatinat (10), a récemment permis la mise au jour d’un village occupé entre 5.300 et 4.950 avant J-C. Ce village présente des fosses qui recueillirent les restes, sous la forme de fragments osseux, d'un millier d'êtres humains. Des morceaux de céramique également présents dans ces fosses permettent d’évaluer à moins d’un demi-siècle la durée de cet épisode sans doute effroyable ; ils attestent également de contacts avec des régions éloignées de plus de quatre cents kilomètres comme si Herxheim avait eu vocation de centre sacrificiel ! L'ensemble de ces restes humains comportent, en effet, des traces de découpe analogues à celles que les pratiques bouchères rendent observables sur les restes d’animaux ; elles indiquent bel et bien une exploitation fonctionnelle des dépouilles humaines, c'est-à-dire l’extraction de nourriture ! La preuve a également été apportée qu'une grande partie de ces ossements ont été cuits. Ces découvertes récentes montrent donc que le Néolithique européen ne fut assurément pas qu'un moment de poésie idyllique. Le Rubané, tout au contraire s'acheva, semble-t-il, par une crise profonde, probablement consécutive à de longues périodes de sécheresse qui anéantirent l'agriculture naissante. Cette crise, certainement brève et brutale, se traduisit par l'émergence de comportements terriblement violents et sans doute extrêmement ritualisés…

Toujours, chair et mort furent ainsi indissociables. Initialement, la raison d’être des animaux d’élevage, elle, était pourtant tout autre. Car qui pouvait songer à tuer l’animal providentiel dont la force motrice allait permettre le développement de l’activité agricole ? Cet animal était aussi une incomparable source de fumure qui assurait le renouvellement de la fertilité des sols et la pérennité de l’activité du cultivateur. Et si l’on veut bien excepter l’autoproduction de porc et de volaille, rien ne semble avoir beaucoup bouleversé cette situation qui longtemps passa pour normale dans nos régions, du moins jusqu’à l’avènement récent de l’agriculture industrielle. C’est même, sans doute, une des constantes les plus frappantes de notre agriculture traditionnelle que bouleversa soudain une frénésie productiviste dévorante…



C. La lente mise au point des systèmes de polyculture - élevage


Quoi qu'il en soit de notre rapport à la chair, la croissance démographique et l’organisation sociale nouvelles, consécutives au Néolithique, appelèrent, au fil des siècles, des réponses techniques créatives : amélioration de la traction animale, perfectionnements de la roue et de l’araire, essor de la métallurgie… Mais, grosso modo, la situation du paysan - ainsi qu’à travers l’animal, son rapport à la nature - ne changèrent guère quelques millénaires durant. Voici comment l’historien Arthur Conte la décrit dans la France de l’an mille :

« Et les paysans de ne surtout pas manquer - autre trait capital - l’association du labour et de la pâture. Car, quoi de plus utile aux Hommes que ces animaux gentiment domestiques qui fournissent, outre une bonne part de l’alimentation carnée, les laitages, la laine, le cuir, les engrais, la force motrice ? Sans oublier que le blé, pour croître, a grand besoin d’eux comme bêtes de trait. Mais comment les nourrir ? Précisément, là réside l’un des plus angoissants problèmes de ces temps tourmentés. La réponse va pourtant comme de soi. On profite le plus largement possible des prairies naturelles qui s’étendent dans les bas-fonds humides, le long des rivières et des ruisseaux. Si on n’en a pas, si sont insuffisantes aussi les maigres plantes fourragères qui, ça et là, alternent avec les céréales, on n’a que deux moyens : abandonner aux bestiaux certains terrains de pâture interdits par là même au labour - forêts, maquis - où se développent librement mille et une plantes de la lande ; ou bien on les fait paître sur les labours eux-mêmes, à la recherche des chaumes ou des herbes folles, pendant les périodes plus ou moins longues qui séparent la moisson des semailles. Sauf à régler les toujours irritants litiges venant des servitudes collectives qui pèsent sur les champs. Sauf à se disputer âprement les excréments pour les fumures. (Certains seigneurs exigent même pour redevances en nature des « pots de fiente ».) (11) »

Pendant plusieurs millénaires, expliquent Marcel Mazoyer et Laurence Roudart (12), ce sont les systèmes de culture sur abattis-brûlis, le défrichage par le feu, qui ont prédominé un peu partout dans le monde. Les Hommes cultivaient ces terres qui bénéficiaient ainsi d’une fertilité très élevée pendant un ou deux ans, avant qu’elle ne décline rapidement. La terre devait donc être abandonnée à la friche pour quelques dizaines d’années, le temps que la forêt se régénère. Mais la pression démographique s’intensifiant, la fréquence de défrichage des parcelles engendra une dynamique de déforestation qui finit par rendre un tel système impossible, d’autant plus que les écosystèmes initiaux étaient fragiles ! De nombreuses régions arides furent ainsi conduites à la déforestation et à la désertification : au Proche-Orient et en Afrique saharienne, par exemple, dès 4.000 avant J.-C. La déforestation se propagea ensuite sur le pourtour méditerranéen pour se répandre dans le nord de l’Europe où les forêts plus denses résistèrent jusqu’aux premiers siècles de notre ère.

Pour survivre, l’Homme dut, par conséquent, inventer de nouvelles manières de maintenir et de renouveler la fertilité des sols cultivés. Il y parvint en associant, de manière de plus en plus subtile, cultures et élevages. En Europe du Nord, on est ainsi parvenu, au XIXe siècle, à des systèmes de polyculture-élevage très élaborés comprenant, entre autre, des cultures de légumineuses qui, en association avec des champignons du sol, permirent de fixer l’azote de l’air et de le rendre disponible pour les autres plantes. Ce sont ces systèmes, auto-fertiles et assurant des rendements importants, que l’agriculture biologique continue aujourd’hui à développer (13).


D. La parenthèse industrielle

Mais c’était sans compter avec une des plus grandes impostures du terrible XXe siècle : l’agriculture industrielle ! Avec son emploi massif de pesticides et d’engrais, l’agriculture industrielle, a été rendue possible grâce aux explosifs et aux gaz de combat développés lors de la Première Guerre Mondiale, et grâce aux connaissances en chimie organique acquises, au cours du XIXe siècle, par le chimiste allemand Justus von Liebig (14). Liebig avait, en effet, mis en évidence les besoins des plantes en nitrates, en phosphates et en potasse, mais les outils de production industrielle de ces composés n'existaient pas à son époque. La Première Guerre Mondiale vint donc à point - si l’on peut dire ! - pour les fournir a posteriori, via le recyclage des usines à nitrates explosifs, tels que la nitroglycérine, etc. Toutefois le dopage des plantes à l’aide de ces engrais minéraux de synthèse se trouva rapidement plafonné par la réaction naturelle de l’agro-système : développement incontrôlé de maladies et prolifération de ravageurs… Et c’est encore la Première Guerre Mondiale - la Grande Guerre ! - qui fournit aussi un début de solution, avec ses trop célèbres gaz de combats dont on comprit rapidement la terrible efficacité contre d’autres espèces vivantes que l’Homme. Ces gaz furent ainsi rapidement testés dans la « protection » des forêts allemandes et ensuite dans l’agriculture, permettant de révéler tout le potentiel artificiel des engrais chimiques. La Première Guerre Mondiale a, par conséquent, rendu techniquement possible, à l'échelle industrielle, un schéma dans lequel l’agriculteur « nourrit » d’abord la plante, puis la « soigne » et la « protège » contre les parasites qui la menacent ! En feignant, bien sûr, d'ignorer que, s'il doit la protéger, c'est parce qu'il l'a préalablement bien trop et bien trop mal « nourrie » …

Aujourd’hui encore, la maladie - qu'elle touche l'Homme ou bien la plante - est toujours exclusivement perçue comme le résultat d’une agression extérieure, alors qu’elle est plus généralement le fait du déséquilibre et de l'affaiblissement d'un système. Mais la vision cartésienne, où tout est machine et où l'on fait la guerre à la nature, va totalement à contre-courant de cent siècles de perfectionnement des systèmes de polyculture - élevage où tout reposait sur l’équilibre de l’écosystème fermier, sur l’équilibre et la fertilité naturelle des sols. L’agriculture industrielle, dans sa logique terriblement perverse, fit rapidement pire encore : méprisant tout ce savoir ancestral, elle sépara élevage et cultures, et simplifia les rotations culturales, voire les monocultures. On en revint à des systèmes de production dont la fertilité dépendait uniquement des apports extérieurs, de pesticides issus de la pétrochimie principalement, c’est-à-dire de l’excédent de fertilité accumulé par des écosystèmes vieux de plusieurs millions d’année ! Non contente de brûler la matière organique fossile, l’agriculture industrielle dilapida également l’héritage transmis par de très nombreuses générations d’agriculteurs, estompant la plupart des repères agricoles traditionnels. En adoptant les méthodes industrielles, les élevages se muèrent rapidement en usines de fabrication de protéines animales. La culture propre à la pratique de la chasse ayant quasiment disparu - ou étant définitivement récupérée par l’industrie du loisir, après s’être subtilement muée en activité "sportive" -, le rapport de l’Homme à la nature, et de l’Homme à l’animal s’en trouva très profondément modifié. Complètement infantilisé par le marketing agroalimentaire, il ne lui reste aujourd’hui qu’à acheter et à consommer

ad libitum des produits finis d'une viande dont il ignore complètement l’origine de chair et de sang, et les processus de fabrication industriels (15). Qu'importent les désordres qui accompagneront cette profusion nouvelle, la sauvegarde de son propre organisme reposera également sur la chimie, sur ce bienfait de la chimie médicale qu'est devenu le médicament…
Ainsi l'assiette quotidienne ment-elle effrontément aux bien-pensants qui consomment de la viande en s'imaginant aimer les bêtes et n'en jamais molester aucune ! Mais cette pratique trop cruelle - le meurtre naguère encore soigneusement ritualisé - cadre mal avec les impératifs commerciaux et la publicité lénifiante du business de la viande. Comme pour tuer "plus blanc que blanc", d'habiles créatifs s'ingénient à détourner l'attention du consommateur de la chair sanguinolente pour l’orienter vers une alimentation d’origine animale, parfaitement anonyme quoi que tout autant protéinée (16). La réalité de notre consommation de viande - nous le verrons - privilégie désormais les charcuteries et les produits de friture d’où est soigneusement gommée toute référence à la vie, au bien-être et à la mort d’un être vivant. L’Homme n’est donc plus un carnivore - un glorieux chasseur qui a conquis sa viande de haute lutte - mais un sarcophage - un vulgaire déglutisseur de chairs inertes. Cette perte de statut, cette vertigineuse dégringolade dans sa self-estime à une époque où les pseudo-valeurs du néo-libéralisme triomphant lui dictent de mordre et de d'écraser son semblable, lui font redouter toujours davantage - ô paradoxe ! - ce sang trop semblable à celui qui coule dans ses propres veines. A force d’enfouir ce « complexe de l’abattoir » au plus profond de son âme, il voit resurgir en lui, toujours plus inopinément et de manière spécialement douloureuse, l'incoercible remords du tortionnaire…

La réaction végétarienne - nous verrons cela - qui était, à l’origine, de nature essentiellement politique, se mue aujourd’hui en culpabilisation profonde du mangeur face à cet Holocauste silencieux (17) qu’est l’élevage industriel. Le rejet n’est en que plus intense, et le refus plus radical. Mais, alors même que la commercialisation de viande d’animaux clonés fait débat (18), alors que cette indifférenciation des individus à des fins marchandes fait redouter l’irruption d’une nouvelle barbarie, l’industrie prépare déjà des plans plus audacieux encore. L’avenir est-il vraiment à la production en usine de bidoche synthétique ? Après tout, quelle différence cela pourra-t-il bien faire au palais du mangeur de saucisses, de boudins et de fricadelles industrielles dont la composition exacte sera toujours un profond mystère ? A son palais, passe encore, mais à son tube digestif et à son système immunitaire ? Nul n'ose vraiment y penser…

Notes :

(1) Michael Archer, directeur de l'Australian Museum de Sydney, plaide surtout pour l'abandon de l'élevage du bœuf et du mouton en Australie et dénonce l'erreur historique des pionniers qui calquèrent leurs pratiques agricoles sur celles de leur pays d'origine. Voir : Mangeons du kangourou !, dans Le Monde, des 18 et 19/3/2001.
(2) Samuel Noah Kramer, L’histoire commence à Sumer, Arthaud, 1957.
(3) Jean-Paul Demoule et Bernard Stiegler, L’avenir du passé - Modernité de l’archéologie, éditions La Découverte, 2008.
(4) Frederick L. Coolidge & Thomas Wynn, The Rise of Homo Sapiens - The Evolution of Modern Thinking, Wiley - Blackwell, 2009.
(5) Même Hollywood s’empara du sujet - à travers le film intitulé Alive (Les survivants), de Frank Marshall, en 1993 - pour en tirer un éloge, quasiment héroïque, de l’endurance humaine… Ajoutons qu'un panorama de l'anthropophagie au cinéma ne manquerait pas de sel. Sans le moindre souci d'exhaustivité, en voici déjà quelques jalons :
- dans Como era gostoso o meu Francês (Qu'il était bon mon petit Français, 1971), le cinéaste brésilien Nelson Pereira dos Santos décrit la condition d'un Français captif de la tribu anthropophage des Tupinamba, au XVIe siècle. Il partage leur existence quotidienne, dans l'attente de son exécution, apprend leurs coutumes et épouse même une indienne. Il n'échappera pourtant pas à son destin et ceux qui l'ont bien traité, de son vivant, pourront jouir de morceaux de choix…
- dans son film aux relents de surréalisme, intitulé J'irai comme un cheval fou (1973), Fernando Arrabal narre la rencontre improbable entre le riche Aden et le petit indigène Marvel. Lorsqu'Aden est tué par la police, Marvel le ramène dans son désert et entreprend de le dévorer consciencieusement, morceau après morceau…
- dans Soylent Green (Soleil vert, sorti également en 1973), l'américain Richard Fleischer évoque une inquiétante société futuriste où rien ne subsiste de la faune et de la flore. Les habitants sont nourris à l'aide d'un aliment de synthèse fabriqué par une puissante multinationale. Mais ce providentiel aliment s'avérera n'être finalement que le recyclage de la chair de tous ceux qui sont déjà morts…
- plus récemment, dans Ravenous (Vorace, 1999), l'Anglaise Antonia Bird décrit des faits de cannibalisme situés à l'époque de la conquête de l'Ouest. Et ce cannibalisme apparaît assez clairement comme une métaphore de la construction des Etats-Unis…
On n'oubliera évidemment pas de mentionner ici l'effroyable docteur Hannibal Lecter, Hannibal le cannibale, incarné par Anthony Hopkins dans une trilogie qu'il est vraiment très difficile d'oublier : The Silence of The Lambs (Le silence des agneaux, Jonathan Demme, 1991), Hannibal (Ridley Scott, 2001) et Red Dragon (Brett Ratner, 2002).
(6) Alain Corbin, Le village des "cannibales", éditions Flammarion, 2009.
(7) Beth Conklin, Consuming grief, compassionate cannibalism in an amazonian society, Presses de l’Université du Texas, cité par Jacques Poncin dans Le Soir des 1er et 2 septembre 2001.
(8) Le mot 'endogène' renvoie ici à des pratiques qui se passent à l'intérieur d'un même groupe humain, par opposition à 'exogène' qui qualifient des pratiques qui impliquent des individus d'origines différentes.
(9) Des traces d'habitat rubané furent notamment découvertes à Remicourt lors des travaux d'aménagement du TGV, en 1997. Voir Dominique Bosquet, Dimitri Preud'homme, Heike Fock et Claire Goffioul, Découverte d'un village rubané fossoyé à Remicourt au lieu-dit En Bia Flo, dans Notae Praehistoricae, 17-1997 : 103-110.
(10) Les fouilles de Herxheim, menées sous la direction du français Bruno Boulestin et de l'allemande Andrea Zeeb-Lanz, firent l'objet d'un documentaire intitulé Des cannibales en Europe ?, réalisé par la ZDF en 2011.
(11) Arthur Conte, Les paysans de France, de l’an 1000 à l’an 2000, Plon, 2000, p.36
(12) Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde, éditions du Seuil, 1997.
(13) Lire : Norbert Buysse, L’agriculture bio peut-elle nous nourrir tous ?, dans Valériane n°76, mars-avril 2009, page 15.
(14) La baron Justus von Liebig (1803 - 1873) est le fondateur de la chimie agricole, révélant que les plantes transforment des matières non organiques, en provenance du sol et de l'atmosphère, en matière organique. Créateur des premiers engrais chimiques artificiels, il fut l'auteur de La chimie dans son application à l'agriculture et à la physiologie, paru en 1840.
(15) Voir, en ce qui concerne la filière avicole : Dominique Parizel, Le poulet, victime emblématique de la mondialisation agro-industrielle, éditions Nature & Progrès, 2007.
(16) Matthieu de Labarre, Quand la hiérarchie culinaire est bousculée - Le déclin des carnivores, dans La viande, un aliment, des symboles, éditions Edisud, collection Ecologie Humaine, 2004.
(17) A ceux qui trouveraient déplacée cette comparaison avec l’Holocauste, on recommandera la lecture du livre de l’historien américain Charles Patterson, Un éternel Treblinka, paru chez Calmann-Lévy, en 2008. Il rappelle que c’est dans les Union Stock Yards, gigantesque réseau de parcs à bestiaux et d’abattoirs, installés au sud de Chicago, reliés par des centaines de kilomètres de voies ferrées, qu’Henry Ford eut, en 1922, la révélation de la chaîne de production dont il fit le modèle d’organisation du travail auquel il a attaché son nom. C’est aussi le même Henry Ford qui fut, à l’époque, l’instigateur de textes antijuifs virulents et le propagateur du pamphlet antisémite Les Protocoles des sages de Sion. Patterson dénonce également une rigoureuse similitude entre la rationalisation de la zootechnie et de l’abattoir, d’une part, et la pratique de l’eugénisme et d’une « anthropotechnie » exterminatrice, d’autre part, mises en œuvre par les nazis pour des Hommes préalablement déchus au rang de simples animaux.
(18) Pendant l’été 2008, l’EFSA (Agence européenne de sécurité alimentaire) rendit un avis favorable à la consommation humaine de viande et de lait issus d’animaux clonés, affirmant qu’ils ne présentaient « aucune différence significative » par rapport aux produits issus d’animaux reproduits par voie naturelle… La Coordination paysanne européenne rappela, à cette occasion, que « le clonage des animaux ne favorise ni l’agriculture durable, ni la souveraineté alimentaire. En outre, il contredit les buts des plans d’actions sur l’agriculture biologique et facilite un contrôle accru des multinationales sur les agriculteurs et sur l’agriculture en général. »

2. Face à l'animal, l'Homme en quête d'éthique(s)