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5. Produire et échanger des semences citoyennes

Auto-produire ses légumes, c'est bien. Faire ses semences, c'est encore beaucoup mieux. Et puis après ? Quel intérêt sera l'intérêt réel de ce bien bel effort si cela ne franchit jamais les barrières du potager ? En précisant les contours et les ambitions de sa Maison de la Semence citoyenne, Nature & Progrès cherche avant tout à défendre la cause des semences locales et citoyennes. Mais qu'est-ce que cela peut bien signifier concrètement, avec quel bénéfice pour chacun d'entre nous ?
En préambule d'une rencontre entre producteurs-échangeurs de semences amateurs, Guillaume Lohest retraça la petite histoire de la semence chez Nature & Progrès à l'aide... des jouets de son fils Oscar ! Sortant tour à tour d'un grand sac une maison (Lego), une table (Fisher-Price), une vache (bio), un manuscrit (non-identifié), un citoyen (Playmobil), un loup (et pas de petits cochons) et même un camping-car (en modèle réduit), il évoqua brièvement notre prise de conscience.
"Avant 2010, dit-il, nous parlions uniquement de semences biologiques, avec cette certitude que les semences ordinaires du commerce ne l'étaient jamais. Nous nous demandions comment disposer de semences bio pour le potager mais aussi pour l'agriculture. Survint un manuscrit que nous proposait Frank Adams qui nous invitait à apprendre à faire soi-même ses semences. Puis vint le loup avec cette peur qu'on nous interdise de faire et d'échanger nos propres semences, voire même carrément de jardiner ! C'est l'époque des rumeurs incessantes consécutives au "procès Kokopelli" et au changement de législation en Europe. Nous nous sommes beaucoup réunis et avons beaucoup publié, tant des sujets d'information et de réflexion que des sujets très pratiques. Vint enfin le camping-car, avec un voyage aux Rencontres Internationales des Maisons de Semences paysannes, à Périgueux en France, la nécessité se faisant sentir de nous relier initiatives qui existent un peu partout dans le monde car les réactions aux menaces qui pèsent sur nos semences sont nombreuses. La "Maison de semences", que nous avons voulue citoyenne, est alors entrée dans notre vocabulaire mais sa mise en place n'est pas aussi simple que ce à quoi nous pouvions nous attendre... Le mouvement prit pourtant forme et un Forum de la Semence citoyenne rappela, en janvier 2015, combien l'attente est forte en la matière."

"Variétés traditionnelles" plutôt que "variétés anciennes"

Mais comment faire pour s'organiser en Maison de la Semence citoyenne ? Frank Adams, artisan-semencier d'origine allemande, actif depuis une vingtaine d'années au Grand-Duché de Luxembourg accorda, depuis le début, une grande attention à notre projet, insistant tout d'abord sur la nécessité de nous positionner par rapport à la filière industrielle de la semence, une profession spécialisée qui prend aujourd'hui en charge ce qui était le travail des paysans et des jardiniers. La notion de "variétés anciennes", n'hésite-t-il pas à affirmer, est poussiéreuse à ses yeux car nous sommes entrés dans une phase de renouveau d'une tradition presque complètement perdue mais qui renaît aujourd'hui par nécessité, plus que pour des raisons vaguement folkloriques. L'agriculture doit retourner à des systèmes locaux, artisanaux et naturels, et les semences ont un rôle capital à jouer en la matière. Mettre les mains dans la terre pour avoir des légumes et des semences ne suffit plus ; il faut également connaître le contexte global de la question. Le sujet des semences est donc très moderne et très actuel ; élargir le champ d'action du citoyen en abordant le contexte politique de la question nous le démontre. Vouloir mettre en place une Maison de la Semence citoyenne est donc une activité hautement politique ! Car de quoi s'agit-il vraiment ? Il s'agit d'une initiative indépendante, non-lucrative et locale - de citoyens, de jardiniers ou de paysans - qui consiste à pérenniser des variétés traditionnelles de plantes utilitaires, à travers la culture répétée, le stockage, l'utilisation et l'échange de leurs semences - on entend ici par semence, tout matériel de reproduction végétale : graines, boutures, tubercules, oignons… Or ni les banques de semences, ni les variétés non reproductibles de l'industrie ne servent à entretenir la diversité cultivée. Entretenir la biodiversité suppose de semer et d'échanger les graines, de faire évoluer les plantes et de leur permettre de s'adapter aux conditions, aux réalités qu'elles rencontrent. Il faut donc que cela bouge ; la collection de semences doit toujours être vivante !
Pour toutes ces raisons, on préférera l'appellation "variétés traditionnelles" à celle de "variétés anciennes" car, si ces variétés ont bien été développées et transmises par nos ancêtres, il est important que nous les fassions vivre dans le présent afin de les développer et de les transmettre, pour le futur, à nos descendants. Ainsi va la vie !

Dix raisons impérieuses d'agir

Mais en quoi consiste-t-elle vraiment, cette "activité hautement politique" ? Frank Adams précise ainsi les dix raisons principales qui doivent nous pousser à agir :
- sauvegarder la diversité génétique des plantes utilitaires qui est en train de diminuer à un rythme alarmant,
- faire un pas de plus dans la logique d'une agriculture locale et véritablement écologique : les graines de sont pas de simples intrants qu'on achète chez ceux qui les produisent, elles sont un maillon essentiel qui ferme le cycle de la vie des plantes et nous permet de l'appréhender comme un tout,
- promouvoir le concept de "semences traditionnelles", en tant que bien commun, afin de les sortir d'un contexte commercial et juridique malsain,
- cultiver in situ une richesse génétique en tant que base pour les sélections futures, en pratiquant la sélection évolutive et des croisements en plein champ des variétés existantes,
- se mobiliser dans le cadre d'une démarche de solidarité internationale pour la souveraineté alimentaire des peuples,
- se procurer des aliments de qualité élevée,
- prendre des mesures concrètes pour contrer les effets du réchauffement climatique sur les cultures car les variétés traditionnelles et localement adaptées réagissent mieux aux changements de conditions de culture,
- se préparer activement aux crises de pénurie de semences : le manque de semences biologiques est déjà une réalité car la production actuelle n'est pas à la hauteur de la demande,
- préserver, partager et développer le savoir et le savoir-faire autour de la culture semencière,
- entreprendre une activité enrichissante pouvant conduire à une nouvelle cohésion sociale, encourageante et réjouissante...
Un vaste programme qui nous a tout naturellement amenés à poser la question suivante.

Quelles variétés échanger, ici et maintenant ?

Reste à définir à présent les critères à prendre en compte pour produire et échanger des semences dans le cadre d'une Maison de la Semence ? Philippe Delwiche, jardinier bénévole chez Nature & Progrès, résume ainsi les critères les plus importants à ses yeux :
- les qualités gustatives de la variété ; par exemple, la laitue 'Radichetta' qui est une laitue douce et sans amertume, ou encore la tomate 'Cœur de bœuf' à la chair dense, avec peu de graines et des qualités gustatives incomparables,
- la résistance naturelle aux maladies : en bio, les plantes doivent être vigoureuses et résistantes ; par exemple, la mâche ‘Vit’ qui est très résistante aux grands froids ainsi qu'à l’oïdium, une maladie qui peut provoquer des ravages importants lors des automnes trop doux,
- l’adaptation au climat et au terroir ; par exemple, la tomate ‘de Berao’ dont la qualité principale est sa grande adaptation à nos climats septentrionaux et à nos étés très courts ; c'est une des meilleures pour la culture de pleine-terre...
- le rendement ; sans commentaire,
- les qualités nutritives de la variété ; par exemple, l’épinard ‘de Viroflay’ dont le feuillage a un port étalé alors que la plupart des variétés récentes d'épinards, mises au point pour le maraîchage, possèdent un port érigé destiné à faciliter la récolte. Le port étalé permet une meilleure exposition à la lumière et donc une meilleure photosynthèse avec transformation accrue des éléments minéraux en sève et en tissus foliaires...
Sur cette base, l'assemblée des jardiniers producteurs-échangeurs de semences amateurs de la Maison de la Semence citoyenne de Nature & Progrès a défini les variétés à produire et à échanger pour sa première année de fonctionnement : les laitues 'Radichetta' et 'Trocadéro', les haricots 'Trébona' et 'Roi de Belges', les tomates 'Monda' et 'Triomphe de Liège'. Il s'agit de variétés qui sont soit intéressantes pour le jardinier amateur, étant donné leur facilité de culture, leur résistance aux maladies et leurs qualités nutritives et gustatives intéressantes, ou qui sont liées à nos terroirs et donc bien adaptées à nos conditions de culture. Chacun reste évidemment libre de proposer la production de telle ou telle variété qui lui tient particulièrement à coeur... Une réflexion plus vaste sera menée ensuite autour des variétés à échanger. Des rencontres et des discussions auront lieu, tout au long de l'année, avec des personnes ressources et des jardiniers avertis afin de proposer une sélection de variétés à produire et à échanger pour les années suivantes.

Place à l'échange d’expériences, place à la créativité

Des ateliers sont régulièrement organisés auxquels participent des personnes déjà impliquées dans des dynamiques d’échanges de semences, avec l’objectif de partager les expériences et de s’inspirer les uns et les autres. De belles expériences sont déjà en place :
- la Maison de la Semence citoyenne, de Nature & Progrès,
- des antennes locales de cette Maison de la Semence citoyenne, certaines avec un peu d’expérience, d’autres encore en phase de démarrage,
- Graine d’échanges, un groupe qui tente de se structurer autour de l’échange de semences,
- Potager pour la vie
, dont l’objectif est de produire et échanger deux ou trois légumes,
- bon nombre de jardiniers expérimentés qui ont envie de partager leur expérience et leurs semences...
Trois grandes priorités se dégagent au sein de ce mouvement social naissant :
- la nécessité de multiplier les multiplicateurs ;
- la nécessité de privilégier la qualité, c'est-à-dire de faire des semences non-hybridées, cultivées dans le respect des impératifs de l'agriculture biologique et de la charte de Nature & Progrès, des semences présentant un taux de germination suffisant ;
- la nécessité de mettre en place et donner accès aisé à un tableau clair et actualisé des échanges : qui produit quoi et où ?
L'auto-production et l'échange de semences apparaissent donc comme une véritable nécessité en ce qui concerne la sauvegarde de nos variétés potagères. Seule la mobilisation citoyenne et une créativité renouvelée en terme d'organisation paraissent aujourd'hui de nature à rencontrer pareilles necessités.

6. Conclusion